QUELQUES heures après la mort de l'Impératrice Catherine, son fils, l'Empereur Paul, ordonna au comte Rostoptchine de mettre les scellés sur les papiers de l'Impératrice. Il était lui-même présent à la mise en ordre de ces papiers. On y trouva la célèbre lettre d'Alexis Orloff,[A]—par laquelle, d'un ton cynique et d'une main ivre, il annonçait à l'Impératrice l'assassinat de son mari, Pierre III,—et un manuscrit écrit entièrement de la main de Catherine; ce dernier était contenu dans une enveloppe cachetée, portant cette inscription: Его Императорскому Высочеству, Цесаревичу и Великому Князю Павлу Петровичу, любезному сыну мо��му. (A Son Altesse Impériale, le Césarewitch, et grand-duc Paul, mon fils bien aimé.) Sous cette enveloppe se trouvait le manuscrit des Mémoires que nous publions.
Le cahier se termine brusquement vers la fin de 1759. On dit qu'il y avait des notes détachées qui auraient dû servir de matériaux pour la continuation. Il y a des personnes qui disent que Paul les a jetées au feu: il n'y a pas de certitude à ce sujet. Paul tenait en grand secret le manuscrit de sa mère, et ne le confia jamais qu'à son ami d'enfance, le prince Alexandre Kourakine. Celui-ci en prit une copie. Une vingtaine d'années après la mort de Paul, Alexandre Tourgeneff et le prince Michel Worontzoff obtinrent des copies de l'exemplaire de Kourakine. L'Empereur Nicolas, ayant entendu parler de cela, donna ordre à la police secrète de s'emparer de toutes les copies. Il y en avait, entr'autres, une ecrite, à Odessa, par la main du célèbre poète Pouschkine. Effectivement, les Mémoires de l'Impératrice Catherine II ne circulèrent plus.
L'Empereur Nicolas se fit apporter, par le comte D. Bloudoff, l'original, le lut, le cacheta avec le grand sceau de l'état, et ordonna de le garder aux archives impériales, parmi les documents les plus secrets.
A ces détails, que j'extrais d'une notice qui m'a été communiquée, je dois ajouter que la première personne qui m'en parla, fut le précepteur de l'Empereur actuel, Constantin Arsenieff. Il me disait, en 1840, qu'il avait obtenu la permission de lire beaucoup de documents secrets sur les événements qui suivirent la mort de Pierre I, jusqu'au règne d'Alexandre I. Parmi ces documents, on l'autorisa à lire les Mémoires de Catherine II. (Il enseignait alors l'histoire moderne de Russie au grand-duc, Héritier présomptif.)
Pendant la guerre de Crimée on transféra les archives à Moscou. Au mois de mars 1855, l'Empereur actuel se fit apporter le manuscrit pour le lire. Depuis ce temps une ou deux copies circulèrent de rechef à Moscou et à Pétersbourg. C'est sur une de ces copies que nous publions les Mémoires. Quand à l'authenticité, il n'y a pas le moindre doute. Au reste il suffit de lire deux ou trois pages du texte pour être convaincu.
Nous nous sommes abstenus de faire des corrections de style, dans tous les cas où nous n'avions pas la conviction que la copie portait une faute de transcription.
Passant aux mémoires eux-mêmes, qu'avons-nous à dire?
Les premières années de Catherine II—de cette femme-empereur, qui occupa plus d'un quart de siècle tous les esprits contemporains, depuis Voltaire et Frédéric II jusqu'au Khan de Crimée et aux chefs des Kirghis—ses jeunes années, racontées par elle-même!... Qu'y a-t-il, pour l'éditeur, à ajouter à cela?
En lisant ces pages, on la voit venir, on la voit se former telle qu'elle a été plus tard. Enfant espiègle de quatorze ans, coiffée à la 'Moïse,' blonde, folâtre, fiancée d'un petit idiot—le grand-duc—elle a déjà le mal du palais d'hiver, la soif de la domination. Un jour, étant 'juchée' avec le grand-duc sur une fenêtre et plaisantant avec lui, elle voit entrer le comte Lestocq, qui lui dit: 'Faites vos paquets,—vous repartirez pour l'Allemagne.' Le jeune idiot ne semble pas très affecté de cette séparation possible. 'Ce m'était aussi une affaire assez indifférente,' dit la petite allemande, 'mais la couronne de Russie ne me l'était pas,' ajoute la grande-duchesse.
Voilà, en herbe, la Catherine de 1762!
Rêver à la couronne au reste était tout naturel,—dans cette atmosphère de la cour impériale,—non-seulement pour la fiancée de l'héritier présomptif, mais pour tout le monde. Le palefrenier Biren, le chanteur Rasoumowsky, le prince Dolgorouky, le plébéien Menchikoff, l'oligarque Volynski,—tout le monde voulait avoir un lambeau du manteau impérial. La couronne de Russie était—après Pierre I—une res nullius.
Pierre I, terroriste et réformateur avant tout, n'avait aucun respect pour la légitimité. Son absolutisme s'efforçait d'aller même au delà de la tombe. Il se donna le droit de désigner son successeur, et, au lieu de le faire, il se borna à ordonner l'assassinat de son propre fils.
Après la mort de Pierre I, les grands de l'état s'assemblent pour aviser. Menchikoff arrête toute délibération, et proclame impératrice son ancienne maîtresse, veuve d'un brave dragon suédois, tué sur le champ de bataille, et veuve de Pierre I, auquel Menchikoff l'avait cédée 'par dévouement.'
Le règne de Catherine I est court. Après elle, la couronne continue à passer d'une tête à l'autre, au hasard: de la ci-devant cabaretière livonienne à un gamin (Pierre II); de ce gamin, qui meurt de la petite vérole, à la duchesse de Courlande (Anne); de la duchesse de Courlande à une princesse de Mecklenbourg, mariée à un prince de Brunswick, qui règne au nom d'un enfant au berceau (Jvan); de l'enfant né trop tard pour régner, la couronne passe sur la tête d'une fille née trop tôt—Elisabeth. C'est elle qui représente la légitimité.
La tradition rompue, brisée, le peuple et l'état complètement séparés par la réforme de Pierre I, les coups d'état, les révolutions de palais étaient alors en permanence. Rien de stable. En se mettant au lit les habitants de Pétersbourg ne savaient jamais sous le gouvernement de qui ils se réveilleraient. Aussi s'intéressait-on fort peu à ces changements, qui ne touchaient au fond que quelques intrigants allemands devenus ministres russes, quelques grands seigneurs blanchis dans le parjure et le crime, et le régiment de Préobrajensky, qui, à l'instar des Prétoriens, disposait de la couronne. Pour les autres il n'y avait rien de changé. Et quand je dis les autres, je ne parle que de la noblesse et des employés: car de l'immensité silencieuse du peuple—du peuple courbé, triste, ahuri, muet—personne ne s'inquiétait; le peuple restait hors la loi, acceptant passivement l'épreuve terrible qu'il plaisait au bon Dieu de lui envoyer, et ne se souciant guère, de son côté, des spectres qui montaient d'un pas chancelant les marches du trône, glissaient comme des ombres, et disparaissaient en Sibérie ou dans les casemates. Le peuple, dans tous les cas, était sûr d'être pillé. Son état social était donc à l'abri de toute chance.
Période étrange! Le trône impérial—comme nous l'avons dit ailleurs[B]—ressemblait au lit de Cléopatre. Un tas d'oligarques, d'étrangers, de pandours, de mignons conduisaient nuitamment un inconnu, un enfant, une allemande; l'élevaient au trône, l'adoraient, et distribuaient, en son nom, des coups de knout à ceux qui trouvaient à y redire. A peine l'élu avait-il eu le temps de s'enivrer de toutes les jouissances d'un pouvoir exorbitant et absurde, et d'envoyer ses ennemis aux travaux forcés ou à la torture, que la vague suivante apportait déjà un autre prétendant, et entraînait l'élu d'hier, avec tout son entourage, dans l'abîme. Les ministres et les généraux du jour s'en allaient le lendemain, chargés de fer, en Sibérie.
Cette bufera infernale emportait les gens avec une si grande rapidité, qu'on n'avait pas le temps de s'habituer à leurs visages. Le maréchal Munich, qui avait renversé Biren, le rejoignit, prisonnier lui-même et les chaînes aux pieds, sur un radeau arrêté sur le Volga. C'est dans la lutte de ces deux allemands, qui se disputaient l'empire russe comme si c'eût été une cruche de bière, que l'on peut retrouver le type véritable des coups d'état du bon vieux temps.
L'Impératrice Anne meurt, laissant, comme nous venons de le dire, la couronne à un enfant de quelques mois, sous la régence de son amant Biren. Le duc de Courlande était tout puissant. Méprisant tout ce qui était russe, il voulait nous civiliser par la schlague. Dans l'espérance de s'affermir, il fit périr avec une cruauté froide des centaines d'hommes, en exila plus de vingt mille. Il était maître aussi dur qu'absolu. Cela ennuyait le maréchal Munich. Celui-ci était allemand aussi bien que Biren, mais de plus un très bon guerrier. Un beau jour la princesse de Brunswick, la mère du petit empereur, se plaint à Munich de l'arrogance de Biren. 'Avez-vous déjà parlé de cela à quelqu'un?' demande le maréchal.—'A personne.'—'Très bien, taisez-vous, et laissez moi faire.' C'était le 7 septembre 1740.
Le 8, Munich dîne chez Biren. Après le diner, il laisse sa famille chez le régent, et se retire pour un instant. Il va tout doucement chez la princesse de Brunswick, lui dit qu'elle doit se préparer pour la nuit, et rentre. On se met à souper. Munich raconte ses campagnes, les batailles qu'il a gagnées. 'Avez-vous fait des expéditions nocturnes?' deman